Comment travaillait Matisse ?

Août 12, 2026Creative process

« Ce que je poursuis par-dessus-tout, c’est l’expression ». Henri Matisse

Nous sommes en 1940. La guerre est là. Matisse a 70 ans. Il est souffrant. Le IIIème Reich va le placer au rang des artistes dégénérés, il refuse d’exposer. Et pourtant dans ce paradis de Nice où il s’est installé au début des années 30, il va se lancer dans une seconde vie.

Henri Matisse écrit beaucoup à son fils, Pierre, installé comme marchand de tableaux à New York depuis 1932. Trois de ses propos ont retenu mon attention et j’aimerais vous les partager.

Combien de temps vous faut-il pour peindre un tableau ?

A Pierre Matisse, 18 septembre 1940

« Heureusement je viens de finir presque, ou peut-être tout à fait, un tableau commencé il y a un an – et que j’ai mené à l’aventure – en somme presque chacun de mes tableaux est une aventure, c’est ce qui en fait l’intérêt – comme je ne le donne que lorsque l’aventure est terminée et réussie, il n’y a que moi qui en ai les risques. Donc ce tableau qui a commencé très réaliste par une belle brune dormante sur ma table de marbre au milieu de fruits est devenu un ange qui dort sur une surface violette – le plus beau violet que j’ai vu – ses chairs sont de rose de fleur pulpeuse et chaude – et sa robe le corsage d’un bleu pervenche pâle très doux, et la jupe d’un vert émeraude (avec un peu de blanc dedans) bien caressant soutenu tout ceci par un noir lumineux de jais .»

La Dormeuse, Paris, collection particulière.

« Il faut que je sois, si pénétré, si imprégné de mon sujet, que je puisse le dessiner les yeux fermés.»

Ci-dessous, je partage quelques images de l’exposition Matisse, 1941 – 1954 au Grand Palais au printemps dernier. Des bonbons pour les yeux !

Que voyait Matisse ?

Matisse s’est définitivement installé à Nice où il confiera ces propos à Régine Pernoud pour Le Courrier de l’U.N.E.S.C.O. en 1953.

« […] L’artiste doit voir toutes choses comme s’il les voyait pour la première fois : Il faut regarder toute la vie avec des yeux d‘enfants ; et la perte de cette possibilité vous enlève de vous exprimer de façon originale, c’est-à-dire personnelle.

[…] Créer c’est exprimer ce que l’on a en soi. Lorsque je peins un portrait, je prends et je reprends mon étude, et c’est à chaque fois un nouveau portrait que je fais : non pas le même que je corrige, mais bien un autre portrait que je recommence ; et c’est chaque fois un être différent que je tire d’une même personnalité. Il m’est arrivé, souvent, pour épuiser plus complètement mon étude, de m’inspirer des photographies d‘une même personne à des âges différents : le portrait définitif pourra le représenter plus jeune, ou sous un aspect autre que celui qu’elle offre au moment où elle pose, parce que c’est cet aspect qui m’aura paru le plus vrai, le plus révélateur de la personnalité réelle. »

Comment Matisse a-t-il pu peindre pendant ces années de guerre ?

Alors qu’il aurait pu se réfugier à New York chez son fils, Matisse a décidé de rester en France. En 1943, il est contraint de quitter Nice pour sa villa baptisée Le Rêve à Vence. Au printemps 1944, sa femme Amélie, dont il est séparé depuis 1940, est arrêtée par la Gestapo pour faits de résistance, ainsi que sa fille Marguerite, née d’une première union. Six mois de détention à Fresnes pour Amélie qui sera finalement libérée. Marguerite, elle, est torturée puis déportée puis finalement libérée. Difficile pour lui de trouver l’apaisement. Il travaille sans relâche, illustrant notamment Les Fleurs du mal de Baudelaire. Il dira :

« La seule réponse au néant se trouve peut-être dans le fait de décorer l’horreur, de donner de la lumière.»

Et vous ?

Que pensez-vous du travail de Matisse ? Est-ce que ces écrits éclairent son travail ? Est-ce que la profondeur de ce peintre des couleurs et des découpages n’en est pas décuplée ?

Au moins, cela me donne de l’espoir : la connexion au vivant et la créativité sont infinies ; et nous avons tous le choix jusqu’à la fin.

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